En 1911, la commune de Chevilly-Larue offrait un paysage très rural aux yeux d’un éventuel visiteur venu la découvrir. Une description permet de s’en faire une idée.
En 1911, un visiteur lambda quittant la RN 7 pour se diriger vers Chevilly par le chemin vicinal n°3 (actuelle rue Paul Hochart) est accueilli par le chant des grenouilles venant du ru des Nones proche. Il voit à gauche le dos du hameau de la Saussaie avec le café Bourlanges, et au loin en face de lui les murs blancs et les toits en ardoise du récent monastère Saint-Michel, ouvert en 1907. Le café Théron marque l’entrée nord du village de Chevilly, quoique situé en territoire l’haÿssien. Des bêlements se font ensuite entendre rue de la Croix (actuelle rue Henri Cretté), en longeant la bergerie des Cretté, qui habitent la belle maison voisine. Leur exploitation emploie du personnel et a le privilège rare alors d’avoir le téléphone, depuis qu’Henri Cretté est devenu maire treize ans auparavant. En face, habite un autre grand propriétaire, son cousin Louis Petitfils, greffier de la justice de paix à Pantin, où il se rend en voiture à cheval. Les autres familles du village sont plus modestes. En rejoignant la Grande rue (actuelle rue du Père Mazurié), la rue de la Croix se divise en deux branches avec au milieu l’ancien « corps de garde » flanqué de la fontaine publique du village. À l’angle, se trouve le café–restaurant–épicerie des Lavigne, en face de l’actuel café–tabac qui n’existe pas alors. De là, le visiteur aperçoit le bistrot deM. Gossoin, à l’entrée est de Chevilly. Un promoteur, Charles Couvignou, vient d’acheter un terrain derrière ce café et va y ouvrir le premier lotissement de la commune, dénommé « La Chevillette ». Tournant vers l’ouest, le visiteur longe ensuite, d’un côté, le séminaire, avec sa petite chapelle d’alors installée dans un ancien manège à chevaux et l’ancien « château », et, de l’autre, l’église Sainte-Colombe et sa place ; celle-ci est bordée par le monastère et par la rue Jaume, où se trouve le presbytère occupé par le curé, Paul Touzé. Au bout de cette place se trouve la petite maison de Louise Pers, surnommée « Madame Poupée », car elle fabrique des poupées qu’elle vend à Paris. La ferme des Joseph termine le village.
En continuant sa route, le visiteur passe bientôt devant un groupe de maisons, avec d’abord le « Café–restaurant de la mairie » tenu par M. Legathe et les maisons du maître-carrier Rigaud et du fleuriste Girault. Vient ensuite la mairie avec la classe de garçons en aile gauche et la classe de filles et la classe enfantine en aile droite. Le bâtiment a été construit seize ans auparavant en plein champ entre Chevilly et Larue, à l’issue d’une longue dispute entre les deux villages. Y sont logés l’instituteur, M. Fouillade, qui est aussi le secrétaire de la mairie, l’institutrice, Mme Coniel, et le garde-champêtre, François Birringer. Cet ensemble central est complété par la salle des fêtes et par le cimetière, de part et d’autre des aque-ducs couplés de la Vanne et du Loing, qui coupent la commune en deux. Quel-ques champs plus loin, le visiteur découvre, à gauche, en retrait, la briqueterie Bohy, qui ne fonctionne à plein qu’à la belle saison avec des ouvriers saisonniers belges, et à droite les cinq exploitations maraîchères des familles Adam, Magdelaine, Rossignol, Villain et Bourdin.
Le village de Larue commence avec la ferme des Gabillot, suivie par la forge du maréchal-ferrant Auguste Thouvenin. Il se termine vite à l’ouest, avec la boulangerie de Paul Diot (qui livre le pain à Chevilly en charrette) et le café Larmonnier « Aux amis de la Bourgogne », mais il s’étire vers le sud le long de la rue de Fresnes (actuelle rue Albert Thuret). Dans cette voie populeuse, qui a donné son nom au village, habitent des cultivateurs, les familles Noret, Vernier, Goyard, Andry, et une laitière, Mme Correux, ainsi que de nombreux salariés agricoles et ouvriers (maçons, carriers, briquetiers, …). Il s’y trouve aussi la blanchisserie de Mme Rousseau, le café–épicerie–mercerie des Vignal, le sanatorium féminin, dirigé depuis son ouverture en 1904 par Mme de Lathonnye, et la petite pension de Marguerite Anceau, accueillant des enfants dont les mères sont en cure. Juste après la sortie du village se trouve la briqueterie Lafontaine et le « Café des briqueteries » des Berge, situé en face en territoire l’haÿssien. Les deux plus belles maisons de Larue sont celles d’Alfred Borrel, graveur de médailles, et de Jules Hanriot, ancien industriel ayant fui la partie de la Lorraine annexée en même temps que l’Alsace par l’Allemagne en 1871. À trois ans de la grande guerre de 1914-1918, ce dernier n’est pas le seul à espérer le retour des « Provinces perdues »; c’est dans cet esprit que des Chevillais patriotes créent en 1911 une société de tir qu’ils décident d’appeler « L’Espérance ».
Marc Ellenberger, archiviste municipal
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